Cowboy ou résistant ?

vendredi 4 mars 2016
par  Froissart
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On peut se demander avec quel archétype héroïque Thierry la Fronde peut se trouver confondu. Est-il un justicier comme l’est Zorro ou Robin des Bois ? Ils ont vraiment beaucoup de points communs. Ils doivent vivre dans la clandestinité car ils sont des notables traqués sur leurs propres terres. Ils sont tenus d’agir, de prendre les armes car ils ont à lutter contre des occupants ou des usurpateurs qui font régner par la force leurs propres lois. Là où Thierry se distingue, c’est que ses adversaires ne sont pas systématiquement les Anglais. Ce sont parfois des luttes intestines entre villageois ou contre des compatriotes ralliés à la cause des oppresseurs, voire même ses propres compagnons qui l’obligent à intervenir.

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Girart, le rebouteux du village, reçoit en place publique une gifle magistrale de Thierry : la honte ! Il faut avouer qu’il a poussé le … flambeau un peu loin !
Photogramme - INA

Son but ultime est le rétablissement sur le trône du roi retenu prisonnier en Angleterre. C’est faute de moyens qu’il se maintient sur ses terres solognotes et par dévouement qu’il soulage les misères ou règle les conflits. Comme Zorro ou Robin, il n’agit pas pour son agrément ou son enrichissement personnel. Comme eux, il fait valoir des arguments de morale, de droits et lutte pour des valeurs élémentaires. Il se réclame aussi du bon sens mais il ne cherche pas à mobiliser la conscience des opprimés, il ne développe pas de projet politique avec l’ambition d’organiser lui-même un contre-pouvoir.

Se rapproche-t-il un peu du prototype du chef de famille comme on en trouvera dans les sagas familiales nombreuses dans la production des feuilletons et séries françaises ? De la race de ceux qui n’hésitent pas à renoncer à leurs prérogatives personnelles pour entrer dans la lutte, à défier les renégats, les fauteurs de troubles ou à remettre dans le droit chemin les égarés tout en préservant les fondements du clan. Même si Thierry la Fronde ne rechigne pas sur quelques leçons de morale, quelques remontrances dignes d’un bon père de famille, il n’est pas conservateur. D’ailleurs, lui-même a renoncé provisoirement au confort et aux privilèges de sa condition d’aristocrate. Il est plutôt indépendant et décidément trop instable et idéaliste pour être confondu avec un baron ombrageux et nanti.

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Jean-Claude Drouot joue au cow boy : le western est à la mode et le nouveau héros de la télévision française ne se prend pas au sérieux.
Supplément de la Semaine Radio Télé n°45 – novembre 1964

Pourrait-on, alors, penser à l’aventurier, figure légendaire du western ? Pourquoi pas ? Thierry en a l’étoffe, la touche de solitude, d’indépendance et de hardiesse indispensable. La disponibilité physique également Oui mais voilà, s’il couche à la dure et doit rançonner les Anglais pour trouver sa subsistance, il entretient bien trop de liens affectifs avec le village et ses compagnons pour disparaître du jour au lendemain vers de nouveaux horizons. Il ne se cantonne pas à réagir contre les épreuves qui se présentent à lui. Il prend des initiatives et ne se prive jamais de les partager avec ses compagnons.

Il nous reste la figure du résistant, évoquée par les deux Jean-Claude en référence aux maquisards des réseaux de la Résistance. Le souvenir et les répercussions directes de la Deuxième guerre mondiale demeurent assez vifs en 1963. Il est séduisant, en effet, de faire une analogie avec des hommes et des femmes de condition diverses rassemblés dans la lutte armée qui gardent néanmoins des attaches, des yeux et des oreilles dans leur village d’origine.

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Issu en droite ligne d’un journal né en 1942 dans la clandestinité, le magazine Vaillant est sensible au héros en résistance qu’il reconnaît en Thierry la Fronde. Le journaliste fait acte de pédagogie en rappelant le sens du mot « maquis ».
magazine Vaillant n° 967 – novembre 1963

La pression des occupants, la détestable collaboration de traîtres et quelque part, les dirigeants restants qui hurlent avec les loups alors qu’en terre anglaise, une figure emblématique pourrait rétablir la situation… Tout y est ! Vous ai-je dis que le général de Gaulle était spectateur convaincu de Thierry la Fronde ? Certes, Thierry est entré dans la rébellion. On peut affirmer qu’il résiste puisqu’il s’organise et s’appuie sur le soutien de la population pour s’opposer à la force dominante des occupants. Thierry ne se départit jamais des valeurs qui guident ses objectifs dans la lutte et règlent ses comportements personnels. L’analogie s’arrête là car même les troupes les plus acharnées du roi Edouard III n’ont ni la morgue ni les conceptions ou les objectifs liés à l’idéologie nazie. L’esprit et le climat qui règnent sur Thierry la Fronde ne cherchent pas systématiquement à transposer au Moyen-âge les fondements idéologiques et la sombre violence de l’ordre nazi. Par contre, il est indéniable que l’incroyable gisement que représente le récit des drames, des épopées, des parcours personnels qu’ont suscité l’Occupation, la Résistance et la Libération ont largement inspiré l’auteur. La métaphore de la Résistance mais aussi de l’Occupation, de la Libération est donc un arrière-plan qui colle aux aventures mais aussi à certains rôles, à la construction dramatique de certains épisodes de la série.

C’est aussi une référence qui nourrit l’identification des téléspectateurs. Le maillage avec l’époque médiévale impose une distance temporelle et un horizon imaginaire qui estompent la référence historique au profit d’une lecture centrée sur le spectacle des multiples dérèglements et adaptations d’une société en proie aux désordres de la guerre.