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mardi 19 janvier 2016
par  Froissart
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le 3 novembre 1963 sur la chaîne unique de la RTF à 19h25

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Dans les programmes télé, le premier épisode a droit à un encadré bien visible faisant référence aux articles de présentation.
Extrait d’un programme télé paru début novembre 1963
Télé 7 jours N°189

Hors-la-loi  : la connotation de ce mot est une promesse d’action et comporte une part d’ambiguïté intéressante. En effet, il suggère qu’une ou plusieurs personnes agissent en marge des règles de la société. On ne sait pas qui est concerné mais qu’importe puisque le téléspectateur ne connaît pas encore les personnages de cette aventure qui débute avec ce premier épisode. En tout cas, le rapprochement avec Robin des bois, le « outlaw » de la forêt de Sherwood vient facilement à l’esprit.
Le hors-la-loi dont il est question est-il à considérer comme un marginal poussé par de mauvaises intentions ou, au contraire, comme un vertueux justicier agissant dans la clandestinité (à l’instar de Zorro qui sera diffusé en France en 1965) ? Le téléspectateur de 1963 pensera aussi au chasseur de primes Josh Randall, incarné par Steve Mc Queen qui sévit dans la série américaine intitulée Au nom de la loi diffusée quelques mois avant le lancement de Thierry la Fronde
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Quelques mois avant son passage télé, la série est présentée. On constate que son héros principal peut se retrouver en mauvaise posture...
Magazine Pilote N¨182 du 18 avril 1963

Thierry de Janville est trahi et livré aux occupants anglais par Florent, son intendant. Il s’évade grâce à Jehan le larron. Tous deux arrachent Bertrand, le tonnelier du village, des mains des Anglais prêts à le pendre. Qui va bouger au village ? Que va-t-il advenir des trois compagnons ?

Avec Jean-Claude Drouot (Thierry de Janville) et les compagnons Robert Rollis (Jehan le larron), Clément Michu (Martin le sabotier) et Jean Gras (Bertrand le tonnelier). Avec Antoine Bau (De Bruel) et Céline Léger (Isabelle). Avec Claudine Chéret (dame Martin), Francis Lax (Girart), Jacques Lorain (Simon) et Claude Sorel (Guillemette). Avec Jacques Couturier (le Prince Noir), Jacques Harden (Chandos) et Jean-Claude Deret (messire Florent).

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Un trombinoscope permet d’identifier le héros et ses compagnons. Il faut présenter aux téléspectateurs les comédiens qui débutent sur le petit écran.
Extrait du magazine TV Paris du 2 au 8 novembre 1963

On découvre une certaine diversité dans les décors : la tente qui tient lieu de quartier général au prince Edouard, différentes pièces du château de la famille de Janville : un cul-de-basse fosse qui sert de geôle pour Thierry, des couloirs, une pièce spacieuse où trône l’usurpateur, messire Florent. Le village est représenté aussi : les devantures des échoppes, la maison de Martin, l’atelier du tonnelier Bertrand vus de l’extérieur, l’intérieur de l’auberge tenue par Simon. A noter, un plan de rue tourné en extérieur.
Certaines scènes se déroulent en décor naturel dans des espaces forestiers choisis : un chemin avec un arrêt devant un bel arbre d’une forme appropriée.
On y présente donc en décor extérieur de l’action, des déplacements, des combats ce qui est relativement innovant pour un feuilleton de télévision français.

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Les échoppes du village sont tournées en studio. Jean Gras (Bertrand) et Francis Lax (Girart) évoluent, entourés de figurants
Photogramme - INA


Les tribulations contenues dans cet épisode pourraient se dérouler sur le temps d’une journée, une journée particulièrement remplie ! Toutefois, on peut imaginer que quelques situations se prolongent sur une certaine durée. C’est le cas du temps que passe Thierry de Janville enchaîné dans son cachot, c’est le cas de la période pendant laquelle Florent bâillonné est délivré par le retour du soldat anglais dans la pièce du château où il est bloqué. Ces trous dans le récit livrés à l’imagination du spectateur s’appellent des ellipses.

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Messire Florent, le couteau sous la gorge, est le jouet de Thierry et de Jehan, manipulé comme une marionnette. Combien de temps reste-t-il ainsi baillonné sur son siège ?
Photogramme - INA


Le tableau est dressé : les personnages principaux, les lieux, le contexte historique.

On est mis en présence de deux pôles eux-mêmes animés par des énergies différentes. D’un côté la tyrannie exercée par l’intendant félon et l’occupant anglais. De l’autre, la résistance incarnée par Thierry de Janville, porté par son projet de délivrer le roi et certaines personnalités du village qui réagissent contre les brimades de l’occupant et l’arrestation de Thierry. Parmi ces quatre entités agissantes, il y en a une dans chaque camp qui génère des interrogations. Les Anglais partagent-ils les mêmes intérêts que Florent ? On voit qu’ils ont le souci de ne pas déchaîner la haine des habitants à leur encontre. Dans le camp de Thierry, qui, dans la masse des villageois, est décidé à s’engager jusque dans la clandestinité pour lutter ?

On sait déjà de Thierry qu’il évolue du statut de noble à celui de hors-la-loi. Il a le projet de libérer le roi, il sait se défendre. Il a le soutien de la population. Mais quelle va être sa vie, son efficacité maintenant qu’il est traqué dans le village et chassé de son propre château ?

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Image symbolique : Thierry de Janville endosse son costume de hors-la-loi, Isabelle emporte les vétements qui marquaient son statut de hobereau...
Photogramme - INA

Jusqu’où Florent est-il capable d’aller pour s’accaparer les biens de son ancien maître ? pour exercer sa domination sur les villageois ?

Qu’existe-t-il vraiment entre Isabelle et Thierry ?


Le générique d’introduction est d’emblée associé au personnage de Thierry, présenté en solo vêtu de son costume du hors-la-loi. Tous ses futurs compagnons comme Isabelle sont déjà là. Le thème musical très brillant créé par Jacques Loussier dynamise complètement l’image et accompagne deux temps forts de l’épisode : ce générique qui est une introduction et la sortie du programme.

Du point de vue du téléspectateur, l’attrait de la découverte est unique dans un premier épisode, c’est un challenge qu’il faut remporter (qui est souligné par le concept de pilote). On découvre en vingt-quatre minutes tout un univers  : une période historique qui parle à l’imagination : le Moyen-âge. Des lieux diversifiés stimulants et évocateurs : la forêt, le château fort, le village avec sa vie et ses artisans. Et par-dessus tout, des personnages qui doivent s’imposer de suite à la mémoire, à l’affectif et s’accorder avec les modèles d’organisation et de comportements sociaux et culturels qui parlent au téléspectateur.

On nous conte l’événement fondateur qui va transformer un jeune et vertueux seigneur en hors-la-loi. Et plus messire Florent se montre cupide et cynique, plus grand se détermine le mérite de Thierry. Tout autant que chez Florent, on décèle chez Thierry une forme de solitude qui lui confère une certaine fragilité et suscite un surcroît d’empathie : plus de parents et pas de compagne. Ajoutons que le fait que Jean-Claude Drouot soit inconnu des téléspectateurs renforce ce phénomène. Il est vierge, à leurs yeux, de tout passé artistique, il va devoir s’imposer en réussissant sa transformation brutale en hors-la-loi. Ce léger déséquilibre crée une tension très dynamique. Un personnage trop assuré, trop prévisible cesse vite d’intéresser le spectateur. Celui-ci recherche le supplément d’âme qui fait la différence avec son quotidien : une échelle du temps et de l’espace qui soit élastique, de l’incertitude, du relief dans l’action, le décor, les ambiances et les sentiments. On approche plus du vertige de la limite avec un personnage qui a des manques, des zones d’ombre, des failles, avec un acteur qui se lance.

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Jehan le voleur met ses qualités d’escamoteur au service de son compagnon d’infortune : ce geste préfigure son ralliement à la cause de Thierry la Fronde, en fin d’épisode.
Photogramme - INA

Télé France films vise un public de sept à douze ans. Les enfants, sur certains points sont comme les adultes : ils n’aiment pas, par exemple, la banalité. Sont-ils plus attentifs aux détails ? Moins aptes à discerner la réalité de la fiction ? Moins armés pour prendre la distance nécessaire vis-à-vis de la violence mise en image ? Sans doute et à ce titre, ils représentent bien une catégorie de téléspectateurs particulière. Les ingrédients qui excitent l’imagination et l’adhésion des adultes ne sont pas toujours partagés par les enfants ou compatibles avec les exigences morales ou pédagogiques qui doivent ménager leurs jeunes esprits en formation. D’emblée et de façon quasiment contractuelle, une des conditions de l’existence de Thierry la Fronde est qu’il tienne compte de cette donnée. La série a su s’adapter à cette contrainte. La preuve en est que cette nécessaire adaptation n’a pas empêché une tranche d’âge beaucoup plus étendue d’apprécier la série.

L’évocation de cette contrainte qui n’est pas, en 1963, régie sous la forme d’un cahier des charges amène cette question importante : les auteurs, les réalisateurs, les producteurs ont-ils utilisé au mieux le potentiel qui se trouve exposé, offert par ce premier épisode ?
Des acteurs de qualité,
le choix d’une période de l’histoire de France qui parle à l’imagination du grand public, des ambitions artistiques qui se dessinent,
une réalisation pour le petit écran nourrie par la conscience que la télévision est un média qui doit développer sa propre identité.

Autrement dit, Thierry la Fronde affiche des promesses à tenir.
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La dernière réplique de la scène finale de ce premier épisode illustre le sens de la formule de l’auteur Jean-Claude Deret
Photogramme - INA
Extrait du scénario original - Télé France films

Plusieurs éléments contribuent à expliquer pourquoi Thierry la Fronde intéresse un large public : le choix de l’époque médiévale, le fait d’avoir introduit des personnages au nom connu empruntés à l’Histoire, impliqués dans des situations insolites. Le fait de proposer des intrigues qui peuvent induire des parallèles avec des situations contemporaines, le jeu fréquent autour de faux anachronismes, tout ceci éveille la curiosité des téléspectateurs qui sont censés disposer de connaissances de base sur le Moyen-âge par ce qu’ils en ont appris à l’école.