Inévitable comparaison avec le cinéma

mercredi 23 septembre 2015
par  Froissart
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Dans les balbutiements de la télévision, la moitié du temps d’antenne est consacrée à la diffusion de films. Passer des films est beaucoup plus aisé que produire des émissions originales. Par contre, en 1958, le cinéma ne représente que 7% du temps d’antenne. La télévision des réalisateurs entend donner la priorité à la création télévisée. Le cinéma reviendra en force à partir de 1964 pour alimenter la concurrence entre les deux chaînes. Les conséquences sur la fréquentation des salles provoquent des tensions avec l’industrie du cinéma. On détermine des pourcentages de temps d’antenne, on a recours aux quotas qui fixent la proportion de diffusion de films étrangers.

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La cohabitation entre cinéma et télévision est source de débats.
Cahiers du cinéma n°118, avril 1961

Sur le plan de la critique, en matière de fictions, la télévision est vécue comme une rivale du cinéma. Avec un manque de recul et d’anticipation, on s’affronte pour prouver que cette « petite lucarne » peut produire autre chose que du cinéma au rabais. Quelques décennies plus tard, nous mesurons quels sont les spécificités de la télévision, nous constatons de quelles façons cinéma et télé ont dû cohabiter, coopérer pour exister chacun à leur manière auprès des spectateurs.

L’enregistrement des émissions requiert du matériel et des savoir-faire issus du cinéma. Il y a donc porosité dans les métiers, à commencer par la formation, même si l’on a vu que nombre de réalisateurs de cinéma répugneront à « faire de la télé ». Ce qui encourage les réalisateurs qui se lancent dans l’aventure télévisuelle à expérimenter, à définir des règles qui prennent une tournure un peu dogmatique dans les premiers temps. Si bien qu’au sein même du pool des réalisateurs télé, les tenants de «  l’école des Buttes Chaumont » prennent parfois des distances avec ceux qui se lancent dans la réalisation de séries sous-traitées, en quelque sorte, avec les premières maisons de production privées qui existent sur le marché. C’est le cas de Thierry la Fronde produit par Télé France films devenu Telfrance depuis. Le même phénomène s’est produit au moment où la dramatique a abandonné le direct. D’aucuns accusant leurs confrères d’abandonner la télévision pour faire du cinéma télévisé. Claude Santelli parle de « …querelle scolastique assez ridicule. ».

Où peuvent résider les différences entre télévision et cinéma ? Différences qui, dans les premiers temps, sont mal évaluées ou jugées comme des inconvénients ou des restrictions à charge pour la télévision. Ces différences vont s’avérer les atouts de la télévision au moins parce qu’elles constituent une part de son identité.
D’abord, la taille de l’écran et la sensation particulière du son diffusé par les hauts parleurs font l’objet de vives controverses. En 1951, un réalisateur avance ce constat : « … le metteur en scène de télévision doit partir du principe qu’il travaille pour des myopes… ». Longtemps, le gros plan est le plan privilégié de l’expression télévisuelle. Nous verrons que les réalisateurs de Thierry la Fronde profitent avec une certaine liberté des évolutions de la technique et de leur position de devancier dans le genre « série d’aventure ».

Ensuite, la diversité du contenu des émissions est critiquée comme un éparpillement, un mélange des genres qui peut conduire à une atomisation du sens.

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Ce baromètre de satisfaction indique une typologie des émissions diffusées à la télévision.
Télé Magazine n°389, avril 1963

Les conditions de sa réception font débat : le flux audiovisuel entre dans l’intimité des foyers. La télévision se consomme à domicile. Il n’y a pas de communication directe simultanée entre les acteurs et leur public comme dans ce qu’on appellera plus tard « le spectacle vivant ». Rappelons que la notion d’audimat n’existe pas. C’est-à-dire que la télévision n’a pas encore ressenti la nécessité de se doter du moyen de mesurer son audience. Toutefois, des enquêtes sociologiques sont commanditées par la télévision. Ce sont surtout les courriers des lecteurs dans les magazines qui permettent l’expression d’un retour critique des téléspectateurs. Que faut-il penser des attentes et des motivations d’un téléspectateur alors que le spectateur de cinéma décide volontairement de se rendre dans une salle, de payer un droit d’entrée et d’y respecter le rituel du documentaire, de l’entracte animé, de l’obscurité, du silence et de l’attention soutenue jusqu’à la fin du programme.

Reste aussi le développement de ce qui va s’avérer une véritable industrie qui concurrence celle du cinéma. Cela intervient au plan de la production, de la promotion et du financement des projets. Le débat n’est pas clos : encore aujourd’hui, la télévision et le cinéma ont partie liée. On imagine l’ardeur des prises de position lorsqu’il s’agit de débattre de la façon dont les films de cinéma doivent s’intégrer dans les programmes télévisés ! Le passage télé transcende-t-il ou dessert-il le film et au-delà, favorise-t-il ou gêne-t-il la fréquentation des salles et la création ?

A peine la télévision commençait-elle à produire des œuvres de fiction originales que certains théoriciens édictaient des lois qui entendaient fixer les canons de la création en télévision en référence au cinéma. Ces règles ne pouvaient qu’être provisoires puisque les transformations technologiques allaient vers un accroissement de la qualité : écrans plus grands, apport de la couleur…
Pris sous le feu de la critique des puristes du cinéma et insatisfaits de ces carcans, les équipes de la télévision vont s’atteler à la tâche. Comme toutes les limites, les contraintes sont là pour être surmontées. Parfois elles vont libérer les imaginations, motiver l’innovation. Parfois, elles vont générer quelques facilités, quelques contournements pas très glorieux. Thierry la Fronde est un extraordinaire laboratoire pour observer la réalité de l’élaboration d’un genre à la recherche de son meilleur niveau et de son point d’équilibre.

Finalement, la série ne serait-elle pas l’une des formes les plus spécifiquement télévisuelles en matière de récit ? Il n’existe pas de pièces de théâtre à suivre. Les productions cinématographiques ne se construisent pas autour d’un rendez-vous hebdomadaire ou quotidien. On voit bien qu’en portant son attention sur une série aussi emblématique que peut l’être Thierry la Fronde, on s’ouvre un poste d’observation incomparable sur les coulisses de la télévision.

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Cette photo met en scène l’irruption d’un nouveau média dans le cercle domestique.
INA, 1953

La conclusion appartient à Jean-Claude Deret. Que seraient, en effet, l’envie et le talent des faiseurs d’images sans le coup de pouce des (télé)spectateurs…

On parle du paradoxe du comédien : est-il sincère, pas sincère lorsqu’il joue ? ça n’a aucune importance ! Le paradoxe, c’est le paradoxe du spectateur. Il est assis dans un fauteuil, il voit écrit « toilettes », « sortie de secours », il écoute et il s’extasie « Que c’est vrai, que c’est beau ! » il a tout pour réaliser que ce n’est que du théâtre mais il s’est laissé avoir !


Jean-Claude Deret, comédien et auteur